Érika Soucy : l’importance de ne pas être d’accord 

Par Erika Soucy
Érika Soucy : l’importance de ne pas être d’accord 

On peut choisir de se retirer momentanément d’un débat parce qu’on est fatigué de lutter ou d’expliquer constamment son point de vue, mais j’estime que c’est aussi s’offrir un cadeau que de plonger dans l’arène lorsqu’on en a la force.

Il y a eu des élections récemment. À moins que vous viviez enfermé dans une des galeries de La Romaine, coupé du monde extérieur, je ne vous apprends rien. J’ai voté stratégique et je dois dire que j’en ai retiré très peu de satisfaction, même si, théoriquement, j’ai gagné mes élections.

J’ai toutefois quelques ami.e.s Facebook qui ont steppé de quinze pieds au dévoilement des résultats. Ils prévoyaient célébrer en grandes pompes la victoire du parti auquel ils adhéraient, puisqu’ils avaient l’impression que la majorité pensait comme eux. Les réseaux sociaux et leurs algorithmes nous offrent une vision erronée du monde et on a tendance à l’oublier. Je ne jette pas la pierre : je suis la première à croire que le Québec au complet est au courant de la dernière sortie littéraire et utilise des termes comme « féminisme intersectionnel » dans leurs conversations. Je me trompe royalement et j’ose croire que c’est très bien ainsi.

Non pas que j’estime que le féminisme et la littérature ne devraient pas attirer l’attention d’une majorité de gens, au contraire, mais tous ne pensent pas comme moi, n’ont pas les mêmes intérêts que moi et ne font pas face aux mêmes enjeux quotidiens. Le père de famille qui attend son call pour rentrer travailler, il se fiche complètement des livres gagnants au Prix du Gouverneur général et je le comprends. Je l’oublie parfois, mais je le comprends.

J’ai des ami.e.s qui croient en l’importance du safe space (zone neutre où des gens marginalisés peuvent discuter ensemble de leurs différences sans subir de réactions négatives) et, dans cette optique très précise, je crois aussi que ces espaces de rencontres sont importants, qu’ils peuvent aider à surmonter beaucoup de choses… Ces espace choisis – et j’insiste sur le mot « choisi » – doivent exister. Mais les safe space ne peuvent pas s’étendre partout et indéfiniment. J’oserais même dire qu’ils ne doivent pas s’étendre partout et indéfiniment.

Être exposé à des idées différentes des nôtres est mauditement utile pour éclaircir sa pensée, forger un argumentaire, devenir un orateur outillé à faire valoir son point. C’est rendre service à sa cause (quelle que soit cette cause) que de pouvoir la défendre publiquement.

On peut choisir de se retirer momentanément d’un débat parce qu’on est fatigué de lutter ou d’expliquer constamment son point de vue, mais j’estime que c’est aussi s’offrir un cadeau que de plonger dans l’arène lorsqu’on en a la force.

La colère a la cote, ces temps-ci : « Il est important d’être en colère, la colère est un moteur, la colère est valide… » Oui ! Mais il faut dépasser cette colère et refuser de demeurer offensé dans son coin. Il faut rencontrer des gens qui ne pensent pas comme nous, il faut oser le choquant, il faut que les oreilles nous sillent! Ne fréquenter que ses semblables n’est pas payant à long terme. On gagne à s’assouplir.

Cette recommandation vaut aussi pour les gens qui sont en position inverse. Vous roulez des yeux à la lecture des mots « safe space » et « marginalisé »? Vous méprisez la gauche qui s’offense pour des niaiseries et trouvez qu’ils vont trop loin dans le respect des minorités? Vous aussi, vous gagnez à vous assouplir. Vous aussi, vous devriez faire l’effort d’écouter leurs discours. De toute façon, si votre opinion est basée sur la logique et la bonne foi, vous ne deviendrez pas une mauvaise version de vous-même, un argumentaire n’est pas un virus dans un film de zombies.

Ne soyons pas toujours d’accord.

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