Interdit d’avancer

Par Erika Soucy
Interdit d’avancer

Je devais me rendre par chez nous, cette semaine. J’ai pris l’autobus depuis Québec, mardi le 12 novembre, en direction de Baie-Comeau. On est resté pris 5 heures de temps à La Malbaie, parce que la 138 était fermée aux véhicules lourds.

Au moment du départ, il neigeait, mais ce n’était pas si intense. Je veux dire, moi et les sept autres passagers en direction de la Côte-Nord avions tous déjà connu de plus grosses tempêtes. Il était clair qu’on allait se rendre ou arriver un peu plus tard à destination, au pire du pire.

J’avais mon ordi, de la bouffe et une bouteille d’eau. J’avais même du chocolat pour me remonter le moral. Et au bout de trois heures stallée dans le parking du Mikes, je vous dis que je ne regrettais pas d’en avoir mis dans mon sac! Et j’étais loin d’être rendue.

L’habillement d’une femme ne la regarde qu’elle. Si je souhaite mettre un décolleté plongeant ou un coton ouaté lousse dans un enterrement, dans un gala, au parlement, ça ne regarde que moi.

Pour éviter de céder à l’exaspération, je dédramatisais. C’était long pis plate longtemps, mais personne n’allait me laisser mourir là en pauvre p’tite fille gelée comme une crotte, dans le fond du bus. Personne ne m’obligerait à faire du pouce jusqu’à Baie-Comeau. Faire du pouce jusqu’à Baie-Comeau… J’ai considéré l’option trois secondes pour me rappeler à quel point ma mère serait insultée d’apprendre que j’avais fait du pouce. S’il y a un affront que je peux faire à ma mère dans la vie, c’est faire du pouce pour me rendre quelque part. Cherchez pas la raison; c’est de même! Pis j’ai beau être majeure, vaccinée et maman moi-même, elle conserve ce contrôle dissuasif sur ma personne en ce qui a trait à l’auto-stop. Je n’en ai jamais fait, juré craché!

Cette idée m’a fait sourire : ma mère était bien la seule personne, dans la situation où j’étais, qui exerçait un contrôle sur quelque chose. Dans ce bus Intercar interdit de passage sur la 138, je n’avais pas un mot à dire et les sept autres passagers non plus.

Ça m’a rappelé la fois où, dans un trajet Montréal-Québec, mon voisin de siège a fait une plainte à la compagnie d’autocars, parce qu’on était pris dans le trafic. Je ne vous mens pas, je l’ai vu de mes yeux. J’avais trouvé ça fascinant, son besoin d’agir à tout prix. Ou en avoir l’impression, du moins…

Ces dernières semaines, le débat public était comparable à l’attitude de ce voisin de siège. On a fait des plaintes pour des choses qu’on ne pouvait pas contrôler, mais on a cru que c’était légitime.

L’habillement d’une femme ne la regarde qu’elle. Si je souhaite mettre un décolleté plongeant ou un coton ouaté lousse dans un enterrement, dans un gala, au parlement, ça ne regarde que moi. Il y en aura toujours pour rouler des yeux et être insultés, certes, mais si une femme décide de faire fi du contrôle, des lois non-écrites, des « interdits » inexplicables, en s’habillant à son goût ou en faisant du pouce La Malbaie-Baie-Comeau, c’est toujours ben son affaire!

Mais rassure-toi, Maman, je n’ai pas fait de pouce. Le bus a reviré de bord pis j’ai annulé mon voyage. Quand on reste sage et qu’on ne brise pas l’interdit, on ne va jamais ben loin.

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