Un 25 au matin

Par Erika Soucy
Un 25 au matin

Elle regardait par la fenêtre. La tempête de la veille était finie. Le reflet du soleil l’éblouissait. Les enfants devaient arriver dans une heure. Elle espérait que leur réveillon s’était bien passé, qu’il n’y avait pas eu de chicane ou de dérapage. L’année d’avant, leur père était parti sur une balloune et avait foncé dans un arbre en Ski-Doo. Les enfants étaient revenus tristes.

Son réveillon à elle s’était terminé tôt, après un repas chez sa sœur. Les soirées sans enfant, d’habitude, elle les passait avec un amant; rarement le même. Elle n’en voyait jamais deux en même temps, mais il y avait un roulement régulier. Son homme du moment n’était pas disponible hier soir; c’était Noël, il voyait ses enfants. C’était un bon père, lui. En tout cas, c’est ce qu’il disait. Avait-elle pleuré avant de s’endormir ? Elle ne s’en rappelait plus. Ça ne changeait rien. Là, elle aurait pleuré.

Il y avait beau avoir un sapin dans le salon, les murs de sa roulotte restaient beige, blanc cassé, coquille d’oeuf, gris. On aurait dit que la neige était rentrée par en-dedans. Sa petite misère blanche étalée sur les murs. La magie de Noël avait passé droit, les enfants risquaient de s’en rendre compte. Ils arrivèrent en avance.

Ses années de waitress lui avaient appris comment sourire quand même, lorsqu’on lui sortait les tripes du ventre pour les frotter sur l’asphalte. Et l’asphalte, en hiver, était pire; elle brûlait à force d’être gelée.

Il y avait des câlins à offrir, des mains à réchauffer, de la literie dans le salon pour faire différent. « Si les enfants se font une cabane en couvertes, ça va les occuper » qu’elle se disait. Ils lui pardonneraient mieux les cadeaux de pauvres.

Des bas à motifs, un rack à CD, des petites voitures… Emballés individuellement pour que ça en fasse plus. Sa soeur lui avait passé trente piasses et elles savaient toutes les deux qu’elle ne lui remettrait pas. Charité du temps des fêtes, genre.

Les enfants avaient enlevé leurs manteaux à la course, avaient laissé leurs bottes dans le passage; le Père Noël était passé ici aussi ! Jusqu’à ce matin ils avaient cru que la maison de maman ne faisait pas partie des points de chute.

« Le Père Noël a gardé des p’tites surprises… » qu’elle leur dit. Toutes petites. Ceux qui avaient de l’argent appelaient ça des cadeaux de bas de Noël.

Chaque paquet fut présenté comme un bien précieux. Elle décrivait l’emballage, expliquait pourquoi on leur offrait la chose. Chaque objet avait été choisi par le vieux barbu luimême pour qu’ils passent un beau matin de 25 décembre, les trois ensemble.

Les enfants souriaient, leurs yeux brillaient fort comme le soleil qui l’éblouissait un peu plus tôt. Elle ne put retenir une larme lorsque sa fille s’exclama qu’ils étaient chanceux et que malgré les Noëls qu’ils avaient vécus avant, cette fois-ci, ils étaient privilégiés.

Et ils firent une cabane avec les couvertes.

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Pierre Simard
Pierre Simard
9 mois

Belle découverte ce matin: lire en rafale Erika Soucy. Merci!