Chronique

Dans mon temps…

Par Johannie Gaudreault 12:00 PM - 03 mars 2021
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De nombreuses manifestations dans les rues ont été menées pour les droits des femmes, notamment celles pour la droit à l’avortement qui a finalement été accordé en 1988. Photo : Le Devoir

Je lui avais téléphoné au départ pour prendre de ses nouvelles et lui apporter un moment de bonheur dans sa journée d’aînée confinée. Toujours intéressée par mes projets, mes ambitions, mon quotidien, elle s’est informée sur ce dont je travaillais en ce moment.

« On crée un journal qui soulignera la Journée des droits des femmes », lui ai-je répondu. Il n’en fallait pas plus pour que l’on converse sur le sujet pendant plusieurs minutes, faisant remonter ses souvenirs, elle qui a vu le jour en juillet 1946, dans une maison du rang Paul-Baie à Forestville.

La fameuse expression « dans mon temps » prenait tout son sens. « Dans mon temps, les femmes avaient le devoir de rester à la maison pour s’occuper des enfants pendant que les hommes devaient faire vivre la famille monétairement », commence-t-elle.

Après avoir arrêté ses études en septième année, elle devait aider sa grande sœur à se « relever » de ses grossesses d’une année à l’autre. À l’âge de 18 ans, elle commence à travailler à la boutique Chaussures Idéales à Forestville.

« Quand je suis tombée enceinte, j’ai dû arrêter de travailler parce que ce n’était pas bien vu qu’une femme travaille alors qu’elle a des enfants », raconte Mimi, comme je la surnomme.

De 21 ans à 34 ans, elle abandonne donc sa carrière pour se donner complètement à ses trois enfants. «Quand ma plus jeune a eu 5 ans, j’ai repris mon travail chez Chaussures Idéales. Ce n’était pas encore bien vu, mais j’y étais obligée pour mettre du pain sur la table. »

Pas de service de garde en milieu familial ni scolaire, Rosella doit embaucher une « gardienne à la maison ». «S’il y avait des allocations ou congés de maternité, je n’étais pas au courant. Le gouvernement ne s’en vantait pas. Il n’avait rien pour aider les femmes à concilier travail et famille », m’avoue ma grand-maman.

Ce n’est qu’en 1979* que les Québécoises peuvent prendre un congé de maternité de 18 semaines sans risquer de perdre leur emploi. Quatre* ans après l’adoption de la Charte des droits et libertés de la personne, qui prévoit notamment que la discrimination basée sur le sexe est interdite au Québec.

Mais, dis-je à ma grand-mère, si une femme ne voulait pas d’enfant, pouvait-elle prendre de la contraception?

« La contracepquoi? Les pilules anticonceptionnelles, c’était considéré comme immoral. On nous disait qu’on tuait un être humain en prenant ça. Donc, ça existait un peu dans mon temps, mais personne n’en prenait », m’a-t-elle admis.

Concernant l’avortement, ce mot était autant interdit que Voldemort dans Harry Potter.

« L’avortement était impossible, il ne fallait même pas y penser. La seule autre option de la femme enceinte était de remettre son bébé à la crèche. On les envoyait à Québec et elles en revenaient pas d’enfant. Dans plusieurs cas, on ne savait même pas qu’elles avaient été enceintes ni qu’elles avaient accouché. »

Que faisait-on alors si l’on tombait enceinte et que l’on n’était pas mariée?

« On se mariait au plus vite, ma petite fille. Les parents organisaient un mariage en un rien de temps. Il ne fallait surtout pas que l’on sache que leur fille était enceinte avant le mariage. C’était une honte », s’exclame-t-elle.

Âgée de 30 ans, j’avais déjà entendu parler et imaginé grâce aux films et livres historiques la situation des femmes au 20e siècle. Mais racontée par ma grand-mère, cette histoire m’a chamboulée.

Elle n’a peut-être pas participé aux manifestations auxquelles les brassières étaient lancées, mais elle m’a donné un modèle de femme forte, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, qui a fait sa place dans le monde du travail malgré tous les préjugés et qui a veillé au bien-être de sa famille.

Mimi, je te remercie d’avoir contribué, à ta façon, à l’amélioration des droits des femmes au fil des années, comme je remercie toutes celles qui ont provoqué cette évolution et qui continuent à mener la bataille. Ce n’est pas terminé, encore aujourd’hui, nous sommes témoins d’abus de pouvoir, de violence sexuelle, d’inégalités salariales…

La notion de la charge mentale a fait son apparition tout comme le mouvement #moiaussi. Les droits des femmes sont toujours en évolution et, en tant que femme, je vous dis ne baissons pas les bras. Il reste du pain sur la planche!

Évolution des droits des femmes

1918 : Les femmes obtiennent le droit de vote aux élections fédérales, à l’exception de certains groupes ethniques exclus par la loi, dont les autochtones.

1940 : Le Québec devient la dernière province à accorder aux femmes le droit de vote aux élections provinciales.

1964 : L’obligation d’obéissance des femmes à leur mari est abolie.

1969 : Le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau introduit une loi qui décriminalise la contraception.

1983 : Une agression sexuelle commise par un conjoint est désormais reconnue comme un crime.

1988 : L’avortement n’est plus un crime au Canada.

1996 : La Loi sur l’équité salariale est adoptée.

2017-2018 – Le mouvement #MoiAussi devient viral.

*Source : www.educaloi.qc.ca/actualites-juridiques/levolution-des-droits-des-femmes-au-quebec-en-10-dates/

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