Les baleines noires toujours en eaux troubles

Par Emelie Bernier 5:00 AM - 15 janvier 2026 Initiative de journalisme local
Temps de lecture :

Baleines noires au large de la pointe ouest de l'ile d'Anticosti. Photo Jacques Gélineau

Bien qu’une quinzaine de baleineaux aient été identifiés par les chercheurs cet hiver, la baleine noire de l’Atlantique Nord nage toujours en eaux troubles. Il faudrait environ « 50 baleineaux ou plus par an pendant de nombreuses années » pour assurer le rétablissement de l’espèce, selon la National Oceanic and Atmospheric Administration américaine.

Il ne subsiste aucun doute sur le fait que « l’impact de l’humain constitue une menace persistante à la survie de l’espèce », selon le Secrétariat de la Commission de coopération environnementale (CCE).

Dans un rapport factuel de la CEE sur l’espèce, publié le 19 décembre 2025, on déplore vertement le fait que les États-Unis, où les baleines passent une partie de leur vie, n’appliquent pas les règlementations en vigueur. 

L’arrivée de l’administration Trump a mis à mal l’application des mesures de protection règlementaires, estime l’environnementaliste Jacques Gélineau, qui consacre sa vie à l’étude des baleines et à leur défense dans le secteur de la Côte-Nord.

« Trump est arrivé et a tout aboli. On retombe à la case départ pour la protection de cette espèce-là », s’inquiète-t-il.

La situation n’est guère plus reluisante au Canada.

« Il y a du laxisme et un désengagement au niveau des paliers gouvernementaux. Au moins, il y a un contrepouvoir avec les écologistes », croit cet ardent défenseur de la biodiversité.

Les problèmes, et les solutions, sont pourtant connus. 

« La loi permet aux pêcheurs d’étaler leurs engins de pêche, surtout les palanques pour le flétan, même s’il y a présence de ces animaux-là, mais c’est à condition qu’ils restent à côté de leurs engins. Le problème, c’est qu’ils ne le font pas. On a relevé à plusieurs reprises des bouées à côté des animaux, mais les pêcheurs n’étaient pas à proximité. On les observe souvent à 2 km en train de poser d’autres engins… », illustre Jacques Gélineau.

Il pointe également du doigt les engins fantômes, des équipements abandonnés au large et qui augmentent le risque d’empêtrement, principale cause de décès ou de blessure chez les baleines noires.  

« On a trouvé deux engins fantômes à Sept-Îles en juin et mi-août, ils étaient encore là. Peut-être que de nouveaux pêcheurs sont plus négligents et abandonnent certains engins de pêche. Mais ça, ça fait mal paraître tous les autres pêcheurs », dit celui qui aimerait que les pêcheurs soient mieux informés des risques inhérents à ce laisser-aller.

Baleines noires près d’un engin de pêche en fonction. Le navire n’est pas à proximité. Photo Jacques Gélineau

Si les baleines empêtrées font souvent les manchettes, difficile de savoir combien meurent ou survivent à ces épisodes d’empêtrement. 

« Selon les estimations de chercheurs, les activités de surveillance permettent de documenter environ un tiers seulement des morts et blessures graves, ce qui signifie qu’environ deux tiers des morts de baleines noires de l’Atlantique Nord ne sont pas détectés et entrent dans la catégorie de la “mortalité cryptique”. La surveillance photographique plus approfondie de la capture et du marquage des baleines noires fournit une estimation plus précise de la mortalité totale pour l’espèce et indique que seule une mort sur cinq est signalée », peut-on lire dans le rapport de la CEE.

On réfère à la mortalité cryptique, lorsque les baleines meurent et disparaissent du décompte sans que la carcasse soit observée.

Moins de baleines en 2025

Selon les données colligées dans le récent rapport de la CCE, on estime à 372 la population de baleines noires de l’Atlantique Nord, soit une augmentation par rapport à la plus récente estimation qui portait leur nombre à 356. Ce changement est toutefois en partie attribuable aux modifications de la méthode de modélisation de la population, précise-t-on.

Rappelons que la population de bélugas du Saint-Laurent a connu en 2023 une « augmentation » liée à une révision des méthodes d’inventaires. Leur nombre, estimé à 889 en 2013, a bondi entre 1530 et 2180 lors du relevé réalisé en 2022.

Le graphique ci-dessous indique le nombre de baleineaux nés chaque année pendant la saison de mise bas, de la mi-novembre à la mi-avril de 2007 à 2025. Aucun baleineau n’a été signalé en 2018, et aucune première mère n’a été vue en 2022. Source : Rapport factuel de la Commission de coopération environnementale sur l’espèce, publié le 19 décembre 2025.

« Je vois mal comment on peut avoir doublé le cheptel de bélugas… Une modélisation, c’est une modélisation, mais c’est valable s’il y a beaucoup d’information », dit M. Gélineau, citant également en exemple le phoque du Groenland. « Des modélisations nous ont induits en erreur. On estimait la population à 8 millions d’individus alors qu’en réalité, il y en a autour de 4 millions. Je mets un gros bémol, parce qu’on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres. Ça prend des investissements pour faire des inventaires aériens beaucoup plus importants et précis. C’est seulement la photoidentification qui peut permettre de faire les comptabilisations », illustre-t-il. 

Chez ces baleines noires (il existe d’autres cheptels dans le monde, notamment en Australie), seules 70 femelles seraient actives sur le plan de la reproduction.

Image prise avec un drone de baleines noires dans l’estuaire. Photo Jacques Gélineau

Les observations de baleines noires, appelées aussi baleines franches, ont débuté le 10 juillet dans l’estuaire et le Golfe du Saint-Laurent.

« On en a vu juste 14 cette année alors qu’on en a déjà vu jusqu’à 45 ! Selon moi, c’est parce que les eaux étaient plus froides. Ça dépend beaucoup de l’océanographie, qui modifie la distribution du plancton », explique le chercheur autodidacte. 

Selon lui, une tendance se dessine toutefois.

« Depuis 2016, ces animaux-là, ils occupent de plus en plus notre territoire, parce qu’ils ne trouvent plus à manger dans leur habitat normal. Il va falloir s’habituer à vivre avec eux autres. Il faut éviter les passe-droits, éviter d’ouvrir des brèches ! »

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires