Arrivée à Baie-Comeau en 1971 avec six autres ursulines, Sœur Jeannette Lord, 84 ans, s’apprête à quitter la région après 55 ans consacrés aux familles d’ici. Loin de prendre sa retraite, elle répond à un nouvel appel, soit une seconde mission humanitaire, cette fois à Québec.
Quand on lui parle des messages reçus au journal, de ces lecteurs peinés à l’idée de la voir partir, Sœur Jeannette Lord ne se défile pas. Elle écoute, puis elle répond avec une douceur droite, sans chercher à faire grand.
« Je pars, mais ils sont tous dans mon cœur », lance-t-elle dans les bureaux du Manic le 24 février, 48 heures avant son départ. Elle marque une pause, comme pour s’assurer que ce soit bien compris. « Je quitte physiquement… mais ces personnes-là, je ne les quitte pas. »
Après 55 ans à Baie-Comeau, l’Ursuline de 84 ans s’apprête à tourner une page, pas celle d’une retraite, mais celle d’un nouveau mandat confié par sa communauté. « Je ne m’en vais pas en retraite. Je m’en vais vraiment en mission », dit-elle.
Une seconde mission, à l’opposé de ce qu’elle a fait toute sa vie ici. Elle sera auprès des aînés, dans une résidence (RPA) du côté de Québec, où elle prendra en charge le « côté des soins » pour une durée de trois ans, avec possibilité de renouvellement.
1971 : sept ursulines, une ville
Sœur Jeannette arrive sur la Côte-Nord en 1971. « Quand je suis arrivée ici, on était sept… On est arrivées de Rimouski », précise-t-elle. À l’époque, les Ursulines viennent répondre à un besoin d’enseignants dans un réseau scolaire en transformation. Mais elle, elle ne prendra pas la craie.
D’abord responsable de la maison, elle se trouve rapidement « des missions à l’extérieur ». Elle commence par aller donner la communion dans des familles, prendre des tensions artérielles, visiter des aînés.
Puis, au fil des rencontres, son engagement se déplace vers celles qu’on voyait rarement. Elle a pris en charge des mères seules, des jeunes familles, des femmes qui cherchent un appui et parfois en pleine nuit.
« Ferais-tu quelque chose pour nous autres ? »
Elle le raconte comme un point de bascule, une phrase qui a tout déclenché. Une jeune mère monoparentale, avec un enfant, lui demande : « Ferais-tu quelque chose pour nous autres ? » Sœur Jeannette se revoit répondre : « C’est qui ça, nous autres ? »
Puis elle comprend que le « nous autres » est plus grand que prévu. « Elle en connaissait d’autres, alors j’ai commencé tranquillement. »
Au début, c’est du porte-à-porte, au sens propre. « J’allais la nuit dans les logements… pour aider ces jeunes mamans-là », se souvient-elle. Le besoin prend rapidement toute la place. Elle demande alors à sa communauté d’être libérée à temps plein. « Ça n’avait pas de bon sens de travailler le jour, puis la nuit. »
Ce qu’elle fait, elle le fait bénévolement. Sans salaire. Elle le dit, presque comme un fait évident. « Moi, j’ai toujours travaillé bénévolement. Je n’ai jamais eu de salaire. Jamais », exprime la dame qui a toujours réalisé des semaines d’au moins 80 heures de bénévolat.
De ce fil tendu entre les familles et elle naît une structure. L’Accueil Marie de l’Incarnation prend forme, change d’endroits, s’organise, se finance à force d’initiatives et de solidarité. Elle se souvient des débuts difficiles, des activités pour amasser des fonds, des heures à bâtir quelque chose qui ne devait pas seulement exister, mais durer.
Quand vient le temps d’avoir un lieu à elles, une vraie maison, la phrase sort comme un soulagement. « Enfin, on a une maison chez nous. » Mais la demande grandit rapidement. La maison devient « trop petite ». Il faut agrandir, négocier, recommencer, adapter. Et continuer.
Plus de 200 accouchements
Son engagement auprès des familles passe aussi par la grossesse et la naissance. Sœur Jeannette parle des cours prénataux, des ateliers, de l’accompagnement en personne et des fiches écrites à la main qu’elle offrait à celles qu’elle appelait affectueusement « ses filles ».
Les accouchements, nombreux et marquants, se sont multipliés au point d’en perdre le compte. Sœur Jeannette l’estime à au moins 200, tous réalisés à l’hôpital Le Royer de Baie-Comeau avec une confiance inestimable des patientes et de l’équipe médicale.
Elle décrit ces moments comme une collection de vies qui s’ouvrent. « Des beaux moments qu’on n’oublie jamais », souffle-t-elle.
Une « famille »
À travers ses mots, un concept revient : l’Accueil Marie de l’Incarnation n’était pas un simple service, mais une famille au sens fort. « J’ai toujours dit qu’on était une famille », une famille avec des rires, des réussites, des retours inespérés et aussi des drames, explique-t-elle.
Elle évoque des décès, des suicides, des funérailles où elle a dû accompagner. Elle le dit sans détour, mais sans jamais chercher l’effet. Pour elle, c’est le prix réel d’une présence durable, d’un lien qui ne se coupe pas quand ça devient difficile. « On a vécu toutes les étapes qui se vivent dans une famille. »
Partir
Son départ, elle ne le nie pas, remue beaucoup de monde. Elle-même le reconnaît. « Partir de Baie-Comeau, c’est quelque chose », admet-elle en laissant une larme couler sur sa joue. Pourtant, elle parle d’une décision « bien faite », portée par le discernement de sa communauté. Elle se rappelle la nuit blanche, la prière, l’inquiétude devant un mandat qui l’amène à l’opposé de ce qu’elle a connu.
Puis elle se raccroche à ce qui l’a toujours tenue debout, soit faire confiance et aimer. « Si le Seigneur me veut là, il va me donner ce qu’il faut. Puis je vais le faire avec mon cœur », conclut-elle.
De Baie-Comeau, elle ne cite ni un édifice ni un titre. Elle parle de la façon de vivre ensemble. « Les gens s’entraident… les gens sont beaux… les gens sont fins. » Et elle ajoute, comme un héritage à préserver, « ne perdez pas ça ».
À ceux qui voudraient la retenir, elle répond avec une tendresse ferme. « Je pars, mais je ne les quitte pas ». Elle promet sa prière, sa présence autrement, sa fidélité. Sœur Jeannette qui dit adorer conduire a l’intention de revenir visiter Baie-Comeau et propose aux gens de l’appeler et même « de se faire des Zoom ».
Sœur Jeannette Lord s’apprête donc à quitter la Côte-Nord, mais certainement pas à s’arrêter. Après 55 ans à accompagner des mères, des enfants et des familles entières, elle repart en mission avec le même fil conducteur. « J’ai travaillé toute ma vie avec mon cœur… je vais le faire avec mon cœur. »

Calme et rassurante
En 2011, Marie-Soleil G-Chicoine n’avait que 16 ans lorsqu’elle a accouché à l’hôpital Le Royer. À un âge où l’on cherche encore ses repères, elle dit avoir trouvé en sœur Jeannette Lord une présence calme et rassurante.
« Elle m’a regardée sans jugement », confie-t-elle aujourd’hui. Plus qu’un accompagnement ponctuel, elle parle d’un regard qui lui a redonné confiance et qui a influencé sa manière d’être mère.
« La confiance qu’elle m’a donnée à un moment où je me sentais fragile a laissé une trace immense en moi », se rappelle-t-elle. Quinze ans plus tard, l’empreinte maternelle demeure. « Des années plus tard, avec mes deux plus jeunes, je réalise à quel point cette confiance m’a outillée », ajoute la maman.
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