«Mon père est parti, mais il ne voulait pas partir. Il voulait juste arrêter de souffrir.»
Il y a maintenant près de deux ans, le père de Brigitte Servant s’est enlevé la vie.
Aux prises avec une pancréatite chronique et des douleurs constantes à la tête depuis plus de 20 ans, Jean-Charles Servant, âgé de 83 ans, avait fait le choix de l’aide médicale à mourir avant de finalement mettre fin à ses jours, le 23 juin 2024.
«J’aurais aimé mieux accompagner mon père dans l’aide médicale à mourir une journée, un lieu, une date, que de savoir qu’il s’est suicidé», témoigne sa fille, en entrevue au Soleil.
Depuis, elle cherche des réponses. Surtout, elle espère que son père ne soit «pas mort en vain».
«Il ne l’a pas fait parce qu’il ne voulait plus vivre. Au contraire, il voulait tellement vivre qu’il a attendu à la dernière limite. Il a prévu sa journée, les papiers pour les policiers, une lettre, un message sur le répondeur, tout. Il n’a pas fait ça sur un coup de tête.»
«Au bout du rouleau»
Jean-Charles Servant était un homme «remarquable», souffle sa fille. Mais deux décennies de «violents maux de tête», additionnés au décès de sa femme, en 2012, le mènent vers la dépression. «Démoralisé», il «n’en pouvait plus».
«Il ne s’alimentait plus. Il était toujours sur l’Ensure. Ça faisait des années et des années. Il dormait assis. Toujours. Il n’avait pas une belle qualité de vie, raconte Mme Servant. Il travaillait dehors tous les jours pour essayer d’oublier ses bobos.»
«Au bout du rouleau» et envahi par ses nombreux maux, il se rend au centre hospitalier de Sept-Îles, le 21 mai 2024, et demande l’aide médicale à mourir.
On l’informe alors qu’il existe «un délai de 90 jours à respecter [étant donné que] sa condition de santé ne correspond pas à une mort naturelle raisonnablement prévisible», écrit le coroner Me Bernard Lefrançois, responsable de l’enquête sur la mort de M. Servant.
L’octogénaire fait part de ses intentions. La médecin rencontrée écrit au dossier que «le patient veut que ses souffrances s’arrêtent et qu’il envisage d’autres options si l’aide médicale à mourir lui est refusée.»
Son dossier médical fait d’ailleurs état de «propos suicidaires passés», rapportés par son médecin de famille, mais aucune évaluation du risque suicidaire n’est entreprise, au moment de ce premier rendez-vous.
S’ensuivent d’autres rencontres de suivi lors desquelles la médecin vue à l’urgence s’interroge sur l’admissibilité de la demande de M. Servant, sans pour autant refuser officiellement sa requête. La professionnelle de la santé note tout de même que l’homme «a des antécédents dépressifs et qu’il a fait des menaces et tentatives de suicide dans un contexte de douleurs et d’épuisement en lien avec ses céphalées persistantes.»
«Malgré les propos suicidaires déjà tenus par M. Servant […], aucune évaluation du risque suicidaire n’a été complétée à ce moment et aucun accompagnement ne lui a été proposé à cet égard», note le coroner.
Un manque d’accompagnement
Dans la nuit du 22 au 23 juin 2024, le père de famille en a assez. Il conduit son véhicule jusque «dans les environs [du] lac des Rapides» et met fin à ses jours, en bordure d’un chemin. Les policiers retrouvent une arme à feu de calibre 303 sous son corps. Son décès est constaté sur les lieux.
«Mon père, il nous aimait tellement, mon frère et moi, qu’il a attendu jusqu’à la dernière limite pour faire cet acte-là. Tout était fait. Tout était arrangé. Tous les papiers étaient là. Il avait fait toutes les démarches pour qu’on le trouve», raconte Brigitte Servant.
Comme le coroner au dossier, elle critique maintenant le manque d’accompagnement offert par le corps médical.
Elle pointe du doigt l’absence de prise en charge qu’elle qualifie de «gros manquements». «Son médecin [de famille] savait qu’il avait des idées suicidaires. Il avait déjà fait une ou deux tentatives dans le passé que, nous, on ne savait pas», précise-t-elle.
«Le système l’a laissé à lui-même. Son médecin ne s’en est pas occupé. […] Papa aurait pu être accompagné plus là-dedans.»
Dans son rapport d’investigation, publié le 11 mars, Me Lefrançois abonde dans le même sens. «Certes, toutes les personnes suicidaires ne se qualifient pas à l’aide médicale à mourir, mais, quand une personne fait une telle demande sérieusement, il nous parait nécessaire de bien évaluer son risque suicidaire au cours du processus.»
«Il faut considérer que généralement la personne qui demande l’aide médicale à mourir a songé à la question avant de faire sa demande et aussi considérer que la personne peut également avoir envisagé des alternatives», ajoute-t-il.
Comme il s’agissait «d’un cas extrême» et que son père souffrait depuis «plus de 25 ans», Brigitte met également en doute la nécessité d’imposer un délai strict sur les demandes d’aide médicale à mourir.
«[Le médecin] aurait pu dire: “Même s’il manque 30 jours ou 10 jours, on va vous accorder l’aide médicale à mourir”, croit la femme. Au moins, on aurait pu l’accompagner jusqu’à la dernière minute. C’est ce que j’aurais aimé.»
«Ça prend de l’écoute»
Brigitte Servant plaide maintenant pour plus «d’écoute», croyant qu’un accompagnement adéquat aurait pu influencer la décision de son père.
«J’aimerais ça que le monde prenne le temps au moins d’écouter la personne et la famille. De ne pas les laisser pour compte.»
Selon le coroner, M. Servant ne s’est pas vu proposer une «aide extérieure d’un intervenant», ni même l’accompagnement d’un proche «durant le processus de sa demande d’aide médicale à mourir».
«S’il nous avait rencontrés, mon frère et moi, on aurait pu jaser avec la personne, qui aurait pu prendre nos informations.»
Puis, davantage d’encadrement aurait pu permettre d’évaluer plus justement les «risques suicidaires» en plus des impacts «d’un éventuel refus ou d’un délai d’attente chez le demandeur», estime le coroner.
Ce dernier recommande non seulement au ministère de la Santé et des Services sociaux d’assurer un «accompagnement professionnel automatique» lors de toute demande d’aide médicale à mourir, mais également de mieux encadrer les proches. Il conseille la tenue d’évaluation du risque suicidaire chez toute personne vulnérable qui fait une demande d’aide médicale à mourir.
«Quand même qu’il manquerait deux jours ou dix jours pour l’aide médicale à mourir, occupez-vous des personnes âgées quand elles le demandent. Elles ne le demandent pas pour rien», laisse tomber Brigitte Servant.
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