Le Québec aime Thomas Fersen qui l’aime en retour. Ou serait-ce le contraire ? Quoi qu’il en soit, un lien fort unit ce drôle d’oiseau raconteur de fables fabuleuses au public québécois qui l’attendait depuis 9 ans.
De la présentatrice émue au public en liesse, le tout Tadoussac attendait visiblement son chouchou Fersen avec impatience. Le grand flanc mou poète vêtu de noir a apprécié à sa juste valeur ces retrouvailles, ne lésinant pas sur les clins d’oeil, les blagounettes… et les rappels !
Mais pourquoi avoir si longtemps affamé votre public québécois, M. Fersen ?
« La porte était fermée, c’est tout. J’ai essayé de venir à deux reprises, mais ça a capoté, comme vous dites. On m’a demandé beaucoup de réduire les équipes, les musiciens… Mais je ne trouvais pas ça très respectueux pour le public. Pourquoi vous n’auriez pas droit à ce que je donne ailleurs ? », résume-t-il, chapeau sur la tête et sourire avenant.

La venue au Québec du Trio SR9, qui l’accompagne sur son plus récent disque Le choix de la reine, pour d’autres engagements et le travail d’un autre trio, de diffuseurs celui-là (Palais Montcalm/Festival de Tadoussac/Francos de Montréal) ont mis fin à la disette.
Sur la grande scène de l’église de Tadoussac, Thomas Fersen tournoyait comme un derviche, le pied léger et le coeur content.
« J’ai eu beaucoup de plaisir ! J’aime beaucoup le lieu, mais j’étais un petit peu troublé par le fait que cette église n’a pas l’air désacralisée… », confie-t-il, le sourcil circonflexe.
Mais ce trouble, foi de festivalière, était imperceptible.
La gouaille, l’énergie, le côte taquin n’ont pas pris une ride en 9 ans. « C’est le bonhomme qui a changé parce que la vie a changé. Je suis comme tout le monde, mais j’ai un rapport au temps qui n’est pas linéaire. Je n’ai jamais adopté cette conception du temps chronologique. Je préfère les temps parallèles », lance-t-il.
Flanqué des trois percussionnistes multitalentueux et énergiques du Trio SR9, le chanteur aux mains libres prend visiblement son pied.
Le concert fait la part belle aux pièces réarrangées colligées sur son plus récent album, Le choix de la reine. Cet album-anniversaire a été conçu dans le but de souligner les 30 ans du premier album d’une longue série, Le bal des oiseaux.
Pour Le choix de la reine, l’artiste a collaboré avec le compositeur et arrangeur Clément Ducol, à qui on doit d’ailleurs la musique oscarisée du film de Jacques Audiard,Emilia Pérez.

« Il a manifesté le désir de faire un disque avec moi parce qu’il écoutait mes chansons quand il était au conservatoire national supérieur de Lyon, où il était percussionniste lui-même. C’est lui qui m’a demandé de faire un disque avec le Trio SR9. Moi, je ne les connaissais pas, mais l’idée de faire un disque avec uniquement des percussions, je trouvais que c’était une idée neuve, que personne n’avait fait ça, et que ça convenait parfaitement à l’atmosphère de mes chansons. »
Aucune chanson neuve, donc, ici, puisque celles qui composent l’album ont été pigées dans son vaste répertoire.
« Clément Ducol a écrit les arrangements, c’est lui qui est allé chercher les chansons. Il a pris essentiellement des chansons des trois premiers albums et c’est pour ça que hier, je n’ai pas chanté Zaza ou d’autres chansons plus récentes… »
Louise, Les papillons, Monsieur, Le chat botté, Dugenou, Diane de Poitiers… Les nostalgiques des premières années « Fersen » auront été gâtés ! Intercalées entre les pièces, de fraîches fables en forme de mise en bouche n’étaient pas sans évoquer les classiques de La Fontaine.
« On a tous appris des fables de la Fontaine, des poèmes de Jacques Prévert à l’école, comme on a tous vu les pièces de Molière… », évoque Thomas Fersen dont la mémoire et le talent de monologuiste un brin dandy impressionnent.
Ce Thomas Fersen aime avant tout, c’est jouer, et cela se ressent.
« Mon objectif dans l’existence, c’est de retourner dans ma chambre d’enfant. Sans le savoir, je faisais du théâtre avec mon polochon, il jouait tous les mauvais rôles… », rigole-t-il.
Comment expliquer que le Québec apprécie autant ce gamin engoncé dans un long corps d’adulte, ses histoires de lion vulnérable, de chauve-souris amoureuse d’un parapluie et autres bijoux anthropomorphiques ?
« D’abord, évidemment, il y a une culture du spectacle au Québec. On voit bien qu’il y a un désir d’interaction très fort, de communion plutôt. C’est l’essence même du spectacle vivant, la communion. C’est pour ça qu’on se réunit dans une pièce comme ça… Et des lieux de communion, il n’y en a plus beaucoup dans nos vies contemporaines. Il reste le sport et le théâtre, la salle de concert… Il y a une appétence pour ça ! »
Il évoque un « goût du langage très fort » au Québec. « Le goût du langage, de la narration, c’est quelque chose qui nous réunit et c’est, en fait, ce qui m’a séduit quand le Québec est rentré dans mon existence… Et je suis venu beaucoup, il y a une affection profonde. Et je ne dis pas ça par flagornerie ! J’ai donné beaucoup de ma vie ici… »
Un ange passe…
Alors, qui vieillit le mieux, l’artiste ou ses chansons ?
« Elles sont plus détachées du temps parce qu’évidemment, le temps finit par m’attaquer un peu… Mais, et c’est un état d’esprit qui existe dans mes chansons et qui existe en moi, et celui-là ne bouge pas : c’est une façon d’échapper à la mort… »
Le festival se poursuit jusqu’à demain, avec notamment des performances de Basia Bulat, des Lunatiques, de Louis Jean Cormier, Gab Bouchard, Maude Audet et plusieurs autres.
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