Droit ou privilège, l’accès à l’eau ?
Selon le rapport de MM Rioux et Gonzalès, « environ 10 % des 1,7 million de kilomètres carrés que représente le territoire du Québec est constitué d'eau douce », un chiffre qui en dit long sur l'abondance de rives qui sont soustraites à l'accès public. Sur la photo, un « beach party » de la Microbrasserie St-Pancrace au Lac Malfait à Baie-Comeau. Photo Karianne Nepton-Philippe
Si vous disposez d’un accès à un lac ou à une rivière pour piquer une tête lorsque les températures grimpent, sachez que vous êtes dans une classe privilégiée. Moins de 2 % des 48 000 kilomètres de rives québécoises accessibles sont à la portée du citoyen lambda, une aberration historique dont il sera difficile, mais pas impossible de s’affranchir, selon des chercheurs qui se sont penchés sur la question.
Le rapport des chercheurs Sébastien Rioux et Rodolphe Gonzalès L’accès aux eaux publiques du Québec : un état des lieux dresse un portrait préoccupant de l’enclavement des eaux publiques de la province.
« Nos analyses confirment l’existence d’un processus très avancé de privatisation des eaux publiques et une dépossession à grande échelle de notre héritage collectif », écrivent les chercheurs d’entrée de jeu.
Pourtant, le Québec est une véritable mine d’or bleu, avec plusieurs dizaines de milliers de rivières, plus de trois millions de plans d’eau et, en prime, le fleuve Saint-Laurent.
« Dans l’ensemble du Québec, 40 % des lacs sont privatisés à 100 %, précise Rodolphe Gonzalès. C’est la moitié des lacs du Québec pour lesquels il est impossible de mettre un pied dans l’eau par la terre. Il faudrait se faire parachuter dans le lac pour avoir accès à l’eau, qui est un bien commun, public ! Et si ce scénario loufoque advenait, on ne pourrait pas en sortir légalement à moins de se faire hélitreuiller… », lance-t-il mi-figue, mi-raisin.
La Côte-Nord se classe 7e « meilleure » région administrative sur 17, en termes d’accessibilité aux berges et rives.
« On constate que le phénomène est assez généralisé à travers le Québec, parce que la structure de la propriété privée et l’attrait de la propriété riveraine sont les mêmes partout. Par contre, plus la pression démographique est forte, plus ce potentiel de privatisation est grand. Autour des grandes villes-Lanaudière, l’Estrie, les Laurentides, le nord de la ville de Québec – tout ça, ce sont des territoires très matures en termes de privatisation par la villégiature. Quand on s’éloigne de ces grands centres, quand on va dans des régions un peu plus excentrées, moins accessibles pour une fin de semaine au chalet par exemple, la pression est un peu moins grande, mais pas de façon si marquée », explique Rodolphe Gonzalès.
L’éloignement des grands centres est donc directement corrélé à un meilleur classement régional, mais le lien de cause à effet n’est pas celui auquel on pense spontanément, précise le chercheur. D’autres raisons sont en cause.
« Il y a d’abord le fait que 40 % des rives de la région ne sont pas cadastrées. Il s’agit de domaine de l’État non arpenté, et non d’un accès aménagé. La part privée relativement faible traduit d’abord une absence de cadastre, pas une présence d’accès aménagés », explique-t-il.
En second lieu, la présence d’infrastructures et de grandes affectations provinciales-barrages, emprises de routes, etc. – influence les résultats. « C’est certes du foncier public riverain, mais très majoritairement inaccessible », précise M. Gonzalès.
Finalement, la méthodologie adoptée par les chercheurs ne retient que les plans d’eau situés en zone habitée (écoumène), à moins de 200 mètres d’une route, d’une dimension d’au moins 5 hectares, et comptant au moins un lot cadastral.
« De notre point de vue c’est que si on doit se rendre au lac par hydravion, ce n’est pas une accessibilité raisonnable, il faut que ce soit accessible par la route. »
Cette dernière donnée est particulièrement importante dans le cas de la Côte-Nord qui, bien qu’elle représente 22 % du territoire québécois, n’abrite que 1,2 % de la population. Au total, 70 unités hydrographiques correspondent aux critères de l’analyse.
À titre d’exemple, les Laurentides en comptent 874.
« Nous ne comparons donc pas la Côte-Nord au reste du Québec, mais la frange habitée de la Côte-Nord à la frange habitée du reste du Québec », précise le chercheur.
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