Place aux cancéreux anonymes

Photo de Shirley Kennedy
Par Shirley Kennedy
Place aux cancéreux anonymes
À l’arrière : Lucie Girard, Launa Hovington et Doris Forest. À l’avant : Danielle Hovington et Guylaine Lamarre. Ces cinq femmes sont résidentes des Bergeronnes, Longue-Rive et Forestville.

Après la cloche annonçant le dernier traitement, elles auraient aimé quitter l’hôpital mieux outillées pour faire face à l’autre chapitre de leur vie.

Parce qu’il y a un « avant » et un « après » cancer, nous dirons ceux et celles qui ont eu la chance d’obtenir un laissez-passer pour continuer. Continuer oui, mais continuer comment, lorsque la tête et le corps sont meurtris par la maladie ?

Ces personnes ont vaincu le mal du siècle. Certes, elles ne sont plus dans la gueule du loup mais elles ne sont pas sorties du bois pour autant. Elles s’appellent Lucie, Launa, Danielle, Doris et Guylaine. Le temps d’un statut Facebook, elles se sont retrouvées instantanément.

Aussi vite que Facebook se peut, elles se sont reconnues dans leur parcours. Au diable les 465 amis, la prude famille et les tabous. Icitte on jase! Générant plus de 70 commentaires, le partage de Doris Forest a fait boule de neige. Un article faisant état de la mise sur pied du programme Survivance par des infirmières en hématologie-oncologie de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus de Québec. Un guide, des outils, un accompagnement pour l’après-traitement. C’est ça Survivance.

Après la cloche, le néant
« Moi aussi j’aurais aimé ça qu’il se passe de quoi après la cloche. C’est un grand vide. Quand ça fait des mois que tu fais les traitements et que du jour au lendemain tu arrives chez-vous. Ben tu t’ennuies de ça, faut le faire! On peut même pas aller les voir et leur dire bonjour. On n’a pas le droit, on n’a plus le cancer », raconte Doris, qui a combattu un cancer du poumon à deux reprises, soit en 2005 et 2017.

La dépression, l’angoisse, les problèmes financiers et le corps érodé par les traitements, c’est la démarche chambranlante qu’elles passent le seuil de leur demeure. Certaines ont fait le deuil de leur vie d’avant, d’autres non.
Elles s’accordent pour dire que si une psychotérapie leur avait été offerte, elles s’y seraient prêtées volontiers.

Danielle Hovington ne demandait que ça. Et elle a demandé, de tout son bagou de Bergeronnaise d’adoption déterminée. « Je suis un leader dans ma vie. Quand je suis tombée malade, mes amies se sont tassées, j’étais et je suis une femme forte, elles ne savaient pas comment réagir. J’ai perdu des amis mais j’ai retrouvé ma famille. » On lui fait voir une travailleuse sociale qui confirme ce qu’elle sait déjà : rencontrer un psychologue lui serait d’une grande aide. Six mois plus tard, elle attend toujours.

Chacune à sa manière
Launa a géré sa maladie à sa façon, dans son intimité. Alors que son mari faisait don de sa moelle osseuse à sa sœur atteinte de leucémie, Launa affrontait les traitements seule. C’était son choix. « Ma fille voulait que je vois une travailleuse sociale. J’ai refusé. Je lui ai dit que je ne voulais pas en parler. Avec le temps, je me rends compte que j’aurais dû. Nous avons appris par la suite que ma famille avait droit à un suivi psychologique. Ma fille a fait une demande et n’a jamais eu de nouvelles. »

Lucie n’a pas eu le luxe de s’épancher sur ses malheurs très longtemps. Ayant terminé ses traitements de chimiothérapie en 2015 pour un cancer du sein dont les chances de récidives sont très élevées, elle a cessé de travailler trois semaines seulement. Ayant été aidante naturelle pour son mari pendant neuf ans, elle s’est retrouvée seule face à la maladie. « Je faisais mes traitements et je travaillais. J’ai eu de bon amis, par chance. J’ai eu peur et mon deuil n’est pas fait. »

Contrairement à Lucie, Guylaine a été portée par le soutien et l’amour de sa famille. Douée d’un sens de l’humour hors du commun, elle a conservé son rôle de clown du clan, et ce même dans la maladie. « Il faut être positif, dit celle qui assure que la prise d’antidépresseurs lui a été salutaire pour traverser la période plus difficile des traitements.

Les cancéreux anonymes
Danielle a décidé de prendre le taureau par les cornes. Elle est lasse d’attendre. Elle veut créer un groupe d’entraide pour les personnes ayant vécu le cancer. « Je veux qu’on puisse échanger sur ce qu’on a vécu. Dites ça à quelqu’un qui n’a jamais eu le cancer à quel point c’est douloureux quand les cheveux tombent. Il ne sait pas de quoi on parle. Les gens sont tannés de nous entendre parler de ça. Et nous, ça nous fait du bien d’en parler. »

La balle est lancée. Et Danielle la lanceuse-étoile trépigne d’impatience. Elle invite les personnes intéressées à se joindre au groupe à la contacter par courriel à danhov54@outlook.com. « On va se former un groupe, on va se prendre un local et on va en parler, se défouler, jusqu’à ce qu’on s’épuise et qu’on braille. Il y a des A.A, pourquoi pas des C.A? »

Coffre à outils
Doris, Danielle, Launa, Lucie et Guylaine espèrent que les instances procureront un coffre à outils aux survivants et survivantes du cancer. Faute de retrouver leur vie d’avant, elle veulent que celle d’après soit plus douce.
« Il y en a pour qui c’est la santé mentale, d’autres ce sont les soucis financiers, dit Danielle. Moi je n’avais pas le temps et les moyens d’être malade ».

Le spectre des ennuis financiers était une crainte pour Launa. À son insu, son époux avait souscrit pour elle à une police d’assurance. On l’appelle Assurance cancer-maladie grave. « Il m’en avait parlé et je n’avais pas voulu. Il l’a fait quand même et cela nous a beaucoup aidés », reconnait-elle.

Fragilisées mais fortes en même temps, les cinq sont déterminées pour la suite des choses. Bien que tout n’est pas réglé, loin de là.

« Je ne peux plus travailler, je ne sors plus, je ne fais plus rien. Dis-moi pas : ça pas paru que t’as eu le cancer. Demande-moi comment je vais. Je vais te dire : pour l’instant ça va bien. On ne guérit jamais de ça, on vit au jour le jour », de conclure Doris Forest.

Au moment d’aller sous presse, le CISSS de la Côte-Nord n’avait toujours pas répondu à notre demande de renseignements concernant l’accompagnement des patients lorsque prennent fin les traitements contre le cancer.

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