Hausse des prix en épicerie : cauchemar pour les épiciers et leurs clients

Par Renaud Cyr 12:00 PM - 03 novembre 2022
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Le coût moyen du panier d’épicerie a connu une augmentation fulgurante de 15 % en un an. Photo iStock

Le coût moyen du panier d’épicerie risque d’augmenter encore dans les prochains mois. Selon les données du Dispensaire diététique de Montréal, le coût moyen du panier d’épicerie a connu une augmentation fulgurante de 15 % en un an, et la situation économique actuelle ne laisse pas présager de décélération de ce phénomène.

Pendant que les compagnies propriétaires de filiales de supermarchés encaissent des hausses de profit records, les épiciers sont comme leurs clients pris à la gorge.

La hausse des prix de transport a des impacts bien réels sur la façon dont les clients consomment, mais aussi sur les épiciers.

Jean* est assis dans son bureau, entouré de ses cartables et de ses catalogues, et jette un regard incertain à l’écran de son ordinateur.

« Je n’ai jamais vu ça », dit-il. Ce gérant d’épicerie de la région de la Haute-Côte-Nord fait face a des problèmes d’approvisionnement avec ses fournisseurs.

Par le passé, ses fournisseurs arrivaient toujours à maintenir leurs prix et à tenir en stock les quantités requises de produits. Nouveauté depuis cette année, impossible pour Jean de compter sur la régularité de leurs services.

« Souvent on nous annonce un produit avec un prix, et quand nous contactons le fournisseur son prix a monté, ou il n’est simplement plus disponible », explique-t-il. « C’est malheureux pour nous, et pour le client », dit-il.

« Mes factures coûtent le double du prix qu’elles coûtaient il y a un an à peine pour la même quantité de produits », dévoile-t-il. « Le client voit la hausse de prix, mais nous aussi nous la voyons », ajoute-t-il.

Changement d’habitudes

« Je ne décide pas d’acheter moins de ci ou moins de ça, j’achète moins de tout », s’exclame une cliente rencontrée devant un supermarché.

« Je me passe de fruits et de légumes frais, il peut m’arriver d’en acheter en surgelé quand ils sont en spéciaux », déclare un autre client.

Tous les produits en épicerie ou presque sont affectés par la hausse des prix. Quand la privation n’est pas obligatoire, les spéciaux font l’objet de convoitise.

« Quand un produit entre en spécial, il peut se volatiliser en moins d’une heure », révèle Jean.

« Avant je ne regardais pas vraiment les circulaires, et maintenant il m’arrive souvent de bâtir mes menus autour des produits en spécial », avoue une cliente, une mère accompagnée de ses deux enfants.

Marges en baisse

Marc*, gérant d’un supermarché, constate que certains de ses produits en magasin se vendent à perte. « Certains produits dégagent des marges de profit de 5 %, mais au final avec le prix du carburant je dois payer 6 ou 7 % du prix en transport. L’épicerie perd de l’argent à chaque fois qu’on vend ce produit »

« Faire fonctionner notre épicerie, ça a un coût », explique Jacques*, également gérant d’une épicerie.
« C’est environ 20 % des profits de l’épicerie. On n’y pense pas, mais une bâtisse qui reste ouverte presque toute l’année ça prend beaucoup d’électricité, de chauffage et d’entretien », ajoute-t-il.

Ce qui sauve la région, c’est la saison touristique. « Sans eux, il est impossible d’avoir les épiceries qu’on a présentement dans la région », affirme Marc.

« Si je prends mon plus petit mois et que je le compare à mon mois le plus achalandé, mon chiffre d’affaires triple », calcule-t-il.

Enquête sur les profits des compagnies

En parallèle de cette hausse des prix de produits alimentaires vendus en magasin, une enquête s’ouvre sur les profits qu’ont enregistré les épiceries canadiennes durant les mois derniers suivant une motion d’Alistair MacGregor du Nouveau Parti Démocratique (NPD).

Le Parlement canadien se penchera sur les groupes Empire Company (Sobeys, IGA) qui ont enregistré une hausse de 27 % de leurs profits pour la période 2020-2022 ainsi que Loblaw et Metro, qui ont respectivement augmenté leurs profits de 17,2 % et de 7,8 % entre 2021 et 2022.

« Personne ne sait s’ils ont utilisé la situation économique actuelle pour s’en mettre plein les poches. Nous allons connaître les résultats en même temps que tout le monde », explique Pierre, un autre épicier qui s’est confié au Journal Haute-Côte-Nord.

« Nous ne voyons pas d’augmentation de nos profits, et nous ne savons même pas si nous réussirons à en dégager cette année », conclut-il.

*Les épiciers souhaitent demeurer anonymes.

Enquête sur la hausse du prix du panier d’épicerie

Une étude similaire à celle du Dispensaire est présentement en voie de réalisation dans la région de la Haute-Côte-Nord.

Un échantillonnage a été accompli dans 8 épiceries de la région en octobre, et sera reconduit pour les mois de janvier, juillet et octobre 2023 afin de mesurer la hausse du prix du panier d’épicerie dans notre région.

« Quand le Dispensaire a convoqué les participants régionaux, j’ai tout de suite sauté sur l’occasion car nous n’avons pas souvent ce genre d’opportunité », explique d’entrée de jeu Caroline Jean, nutritionniste au CISSS de la Côte-Nord.

Des équipes du CISSS, d’APIC Haute-Côte-Nord, le Centre de femmes de Forestville et le Centre d’action bénévole (CAB) le Nordest de Forestville sont allés en épicerie pour compiler les prix d’un panier d’épicerie équilibré, modulés selon la taille des familles.

« Avec les chiffres que l’on va recueillir en 2023, nous aurons un levier pour demander de l’aide au gouvernement », déclare Caroline Jean. « Ça sera très intéressant de faire le comparatif », ajoute-t-elle.

« Il y a matière à réflexion », précise la nutritionniste. « Tout va tellement vite dans la vie. Quand on revient du travail, qu’on va chercher les enfants, qu’on a toutes sortes d’activités de planifiées, on se ramasse à l’épicerie avec une pizza congelée dans laquelle il n’y a rien de nutritif », souligne-t-elle.

Phlippe Vaugeois, chargé de projet en sécurité alimentaire pour la Haute-Côte-Nord.

Des alternatives pour économiser

« Planifier, tenir des listes, et cuisiner, lance Caroline Jean. Sinon, on s’expose à des pertes d’argent importantes quand on achète en épicerie, sans compter le gaspillage », précise-t-elle.

Il n’existe pour l’instant aucun comptoir alimentaire sur le territoire, mais une alternative a été créée pour les individus et les familles qui arrivent difficilement à joindre les deux bouts. Les frigos communautaires sont désormais accessibles partout sur le territoire.

« Ça a été un beau défi de les implanter dans toutes les municipalités. Maintenant, il ne reste qu’à faire en sorte qu’ils deviennent autonomes», explique Philippe Vaugeois, chargé de projet en sécurité alimentaire au Centre de dépannage des Nord-Nôtiers.

Dépannages alimentaires

Des services de dépannage alimentaire sont également offerts par le CAB le Nordest et le Centre de dépannage des Nord-Côtiers. « Ils n’ont qu’à appeler au centre, nous nous occupons du reste », précise Philippe Vaugeois.

Trois dépannages alimentaires sont effectués annuellement par l’organisme. « Inutile de dire qu’un dépannage qui coûtait un peu moins de 100$ par le passé nous coûte presque 200 $ en ce moment», calcule le chargé de projet.

Le service de dépannage alimentaire dans la région touche plus de 80 personnes, et permet aux familles en difficulté d’avoir un répit.

« Depuis le début de la pandémie, on voit que la clientèle change. Ce ne sont plus seulement des gens sur l’aide sociale qui ont recours à notre dépannage, mais des familles et des travailleurs à petits salaires », explique Marie-Ève Boivin, directrice générale du CAB le Nordest.

« On voudrait en faire plus », dit la directrice, « Mais les budgets sont serrés et nous devons être réalistes et s’arrêter», ajoute-t-elle.

Le temps des Fêtes approche à grands pas, et les familles aux revenus modestes ne seront pas épargnées par l’inflation et la hausse des prix en épicerie. Heureusement, la fin des mesures sanitaires permet la tenue d’événements liés aux paniers de Noël, comme le traditionnel souper spaghetti du Centre de dépannage des Nord-Côtiers et les guignolées tenues en Haute-Côte-Nord.

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