Chronique : le réveil brutal de Maude

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Par Johannie Gaudreault - Initiative de journalisme local
Chronique : le réveil brutal de Maude
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Dernièrement, j’étais assise dans un restaurant et, mon cerveau ayant de la difficulté à s’arrêter complètement de travailler, je pensais à une statistique que j’avais lue récemment : une fille sur trois est victime d’agression sexuelle à partir de 16 ans.

Je me suis mise à compter le nombre de femmes présentes dans la même pièce que moi.

Si on se fie à la statistique, plus de 10 personnes de sexe féminin avaient été condamnées à subir un geste à caractère sexuel sans son consentement.

J’aurais aimé toutes les interroger pour vérifier, mais je me suis retenue, la violence sexuelle n’étant pas un sujet de small talk. J’ai juste continué à sourire…

Mais, aujourd’hui, j’ai envie de vous raconter l’histoire d’une amie d’une amie.

Comme elle est près de moi, je me sens interpellée par tout le mouvement de dénonciations qui se déroule sous nos yeux présentement, en même temps qu’une pandémie mondiale. Toute une année vingt-vingt.

Appelons-là Maude, parce qu’elle fait partie des 95 % des victimes qui n’ont toujours pas dénoncé leur agresseur.

Oui, une autre statistique éloquente. Maude est une belle fille qui aime sortir avec ses amis et elle sait s’amuser. Une coupe de verres dans le nez et elle devient sociable comme ça ne se peut pas.

Elle ne dépasse que très rarement les bornes et ne se rend presque jamais au stade « trop saoule ».

Pourtant, ce soir-là, elle n’a plus aucun souvenir après le départ de sa fréquentation pour raccompagner des copains (chauffeur désigné oblige).

« Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il soit parti. Après, c’est un trou noir », m’a-t-elle confié.

Oui, elle avait pris des consommations d’alcool, dont quelques shooters. Mais, pas plus qu’à l’habitude. Son dernier verre : un pepsi. Est-ce qu’on y a glissé du GHB? Elle croit que oui.

« On était à Forestville. On ne surveille pas nos verres comme en ville. On fait confiance quand on connaît pratiquement toutes les personnes dans le bar », mentionne Maude. Comment aurait-elle pu tout oublier sinon?

« Tu ne te réveilles pas dans le lit d’un inconnu pour le plaisir. J’étais sous le choc. Je ne savais pas à quel endroit j’étais ni ce que je faisais là. Mais, lui, il le savait. Quand je me suis réveillée, il est monté sur moi pour la suite, mais je l’ai rejeté immédiatement. »

L’inconnu, dont elle ne connaissait que le nom, s’est levé pour aller se doucher. Maude en a profité pour se rhabiller et contacter un ami.

L’homme plus âgé l’a entendu parler et lui a dit qu’il irait la porter à son véhicule, de l’attendre.

La peur l’a fait figer. Elle est restée assise en l’attendant, le manteau sur le dos, parce que c’était l’hiver.

« J’avais tellement peur, je ne savais plus quoi faire. Me sauver en courant ou rester à sa merci? Mon effroi m’a fait rester », lance la victime, le souffle court, se remémorant parfaitement un des pires moments de sa vie.

Il s’est habillé à son tour, en marmonnant des paroles qui ne faisaient aucun sens pour Maude.

« Il m’a dit qu’il m’avait ramenée ici [à l’hôtel] parce que j’étais saoule et qu’il ne pouvait pas me laisser dans cet état, qu’on n’avait pas eu de sexe et qu’il voulait juste me protéger des méchants garçons », raconte-t-elle.

Des paroles qu’elle savait fausses. « Il m’aurait amenée à l’hôtel pour me protéger, mais je me réveille à moitié nue, avec lui qui me grimpe dessus dès le lever du jour. Je n’y crois pas. »

L’agresseur voulait se déculpabiliser et s’assurer qu’elle ne parlerait pas.

« Je n’avais pas de souvenirs. Comment prouver que je ne voulais pas? À ce moment, je ne savais pas qu’il y avait un test qu’on pouvait faire à l’hôpital. Mais, aujourd’hui, je serais davantage en mesure de réagir », déclare Maude.

Quant à la fréquentation de Maude, vous vous demandez sûrement s’il est au courant de cette agression.

Non, une seule personne était au courant de ce qui lui est arrivé ce soir-là. Maude a inventé des excuses pour expliquer son départ du bar.

En arrivant chez elle, la jeune femme âgée de 20 ans s’est précipitée dans la salle de bain.

« J’ai pris mon bain pendant au moins une heure. Je n’étais pas capable d’arrêter de pleurer. Ç’a duré plusieurs jours. Mais devant les autres, je cachais ma peine, ma honte, ma culpabilité. »

A-t-elle pensé à dénoncer? Oui. Mais, ses paroles revenaient toujours la hanter : « tu étais trop saoule, je voulais te protéger ».

« Et s’il avait raison, se disait Maude. Si j’avais vraiment trop bu et que c’était vraiment de ma faute. Je l’ai peut-être cherché. »

Elle était certaine que personne ne la prendrait au sérieux, même pas sa famille et ses amis, alors encore moins la police.

« C’était ma parole contre la sienne. Y avait-il des témoins? Je ne m’en souviens même pas… M’engager dans un long processus de justice, sans preuve concrète, c’était hors de question », ajoute-t-elle.

Onze ans plus tard, Maude se sent plus forte. Elle est maintenant âgée de 30 ans et a réussi à s’épanouir personnellement et professionnellement.

Cette période sombre est derrière elle, mais elle ne peut oublier complètement cet événement perturbant.

« J’ai réussi à m’en sortir, mais je veux participer au changement en racontant mon histoire pour aider les autres. »

Pendant longtemps j’ai enfoui ce moment dans un coin fermé de ma tête pour l’oublier, et continuer à vivre. Mais, en 2018, le mouvement #metoo m’a profondément bouleversée.

D’un jour à l’autre, je ne me sentais plus seule et incomprise. Je pouvais mettre un mot sur ce qui m’était arrivé ce 28 décembre 2009.

C’est ce qui m’a donné le courage de parler de mon histoire à mon conjoint des sept dernières années.

Les émotions refoulées ont été évacuées, mais il me restait une once de culpabilité en moi : et s’il faisait d’autres victimes?

Aujourd’hui, après que plusieurs personnalités publiques aient révélé leur assaut sexuel, que plusieurs présumés agresseurs font face à la justice, je me dois de faire partie du mouvement.

Pas pour moi, pour faire baisser les statistiques, pour changer les choses.

Le consentement, il est obligatoire avant d’entreprendre tout acte sexuel. Sinon, ça peut détruire des vies.

Et non, les agresseurs ne sont pas tous dans les grands centres. Oui, ça peut arriver en région aussi, j’en suis la preuve vivante.

Par chance, Maude a croisé de bonnes personnes sur sa route qui ont su l’épauler et l’écouter.

Aujourd’hui, plus forte que jamais, elle était prête à dévoiler son histoire en espérant participer au changement sociétaire d’une autre façon qu’en tant que journaliste.

 

Pour obtenir de l’aide :

Le CALACS Région Côte-Nord est un organisme communautaire et féministe offrant des services d’aide aux femmes de 14 ans et plus ayant vécu des agressions à caractère sexuel. Par ses actions, il vise à susciter des changements sociaux et politiques.

418 589-1714

Ligne‑ressource provinciale pour victimes d’agression sexuelle :
1  888  933-9007

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